Entretien avec Franck Thilliez touchant l'univers de son nouveau millésime "1991" !

Publié le par Pascal K.

« Parler de la mort, se mettre dans la peau d’un cadavre peut être une épreuve pour certains auteurs à qui la mort fait peur. Personnellement, je m’y suis habitué, au fil des ans. Elle est, désormais, comme un compagnon de route… » Franck Thilliez

Afin de faire honneur à notre petit rituel annuel, Franck Thilliez, toujours aussi généreux, a répondu à mes quelques questions touchant l’univers de son nouveau millésime, « 1991 ». Bonne découverte à vous !

1991. Une année importante alors pour l’un de tes personnages ? Soit-dit en passant, c’est une année que nous nous rappelons bien, des vieux comme nous, non ? Beaucoup de choses ont changé …

J’avais 19 ans à l’époque, et le monde devant moi ! Ces années où l’on commence à prendre notre envol (j’étais en première année d’école d’ingénieur, j’avais donc quitté le cocon familial) font partie des plus belles, c’est pour cette raison qu’elles font partie des dates importantes de mon passé.

Pour Franck Sharko aussi, 1991 est importante : c’est l’année où il débarque au 36 ! Il a 30 ans, il déborde d’énergie et n’a qu’une envie : en découdre avec les criminels. Évidemment, il va vite entrer dans le bain et se rendre compte de la dure réalité du métier.

Si beaucoup de choses ont changé ? Mon Dieu… Dans « Il était deux fois », on se rend déjà compte du gouffre entre 2008 et 2020, mais là, trente ans en arrière, on est dans un autre monde ! Rendez-vous compte que lorsque vous étiez dehors, loin de chez vous, le seul moyen de contacter quelqu’un était de trouver une cabine téléphonique, en espérant qu’elle fonctionne ! C’était une époque où l’on pouvait encore se perdre, manquer quelqu’un sur le quai d’une gare, se tromper de direction… Et il n’y avait que cinq chaines à la télé ! Une époque où le temps paraissait s’écouler plus lentement. Aujourd’hui, j’ai l’impression que tout va beaucoup trop vite. La lenteur de 1991 me manque…

Que tes lectrices et lecteurs soient témoins des débuts de Franck Sharko, en tant que flic, te paraissait important ? Tu souhaitais que ton public comprenne mieux l’homme ?

Oui, c’était important. On découvre Sharko dans « Train d’enfer pour ange rouge », mais il est déjà plus ou moins fracassé, il porte sur ses épaules un sac de souffrances dont on ignore l’origine. Il exprime un dégoût profond pour les criminels et se donne corps et âme pour les traquer, quitte à mettre en péril sa vie personnelle. Pourquoi est-il comme ça ? Qu’est-ce qui l’a poussé à devenir flic ? Que cherche-t-il dans ce métier difficile ?

Dans les romans qui ont suivi, je n’ai jamais véritablement parlé du passé de Sharko, ses origines, ses parents. A-t-il des frères ou sœurs ? On l’ignore. Me replonger dans le passé m’a contraint à mettre à plat toutes ces questions, et à y apporter des réponses. Nous allons comprendre ce qui a fait de Sharko l’homme que nous connaissons.

Le passé … Encore une fois, c’est dans le passé que nous allons nous rendre pour démêler une partie de cette intrigue. Tu aimes retourner vers ce qui ne peut plus vraiment être changé ou réparé ?

Le passé fait de chacun de nous ce que nous sommes aujourd’hui. En tant qu’auteur de polar, je m’intéresse aux comportements criminels, et la plupart des actes répréhensibles, comme le meurtre, trouvent leurs origines dans le passé. Il est l’endroit où les pires secrets sont enfouis et moi, je suis comme un archéologue, je vais déterrer ces morceaux de soi qu’on souhaiterait garder enterrés.

La plus grande difficulté, quand on écrit des thrillers, est de ramener le passé dans l’action présente, sans que cela nuise au rythme du livre. Rien de pire, au milieu d’une histoire, que d’avoir une sorte de flashback de 20 pages qui va expliquer que si le personnage en est là aujourd’hui, c’est à cause de son passé. Il faut donc trouver des scènes, des astuces, qui vont permettre d’intégrer des faits lointains à l’enquête qui est en train de se dérouler sous nos yeux.

Une fois de plus, tu fais ressortir ici pas mal d’émotion au sein de la police, les difficultés psychiques liées au boulot de flic, les traumatismes importants face à une violence perpétuelle des Hommes. C’est un aspect qui t’interpelle, te touche ?

Forcément, oui, et c’est encore plus vrai avec ce qui se passe en ce moment en France, où le policier n’est plus une figure de respect, mais le représentant d’une profession sur laquelle il faut systématiquement taper. Cela me heurte, car je connais nombre de policiers et je sais à quel point ce sont des femmes et hommes de conviction, qui sont abîmés, choqués par la situation. Comme si leur métier n’était pas déjà suffisamment difficile.

C’est pourquoi il y a une telle différence entre le Sharko de 1991, et celui de 2020. En 1991, il croit en son métier, sa force, il est encore persuadé qu’il peut, à son petit niveau, rendre le monde moins mauvais. Le Sharko d’aujourd’hui a compris depuis bien longtemps qu’il ne fait qu’essayer de vider l’océan à la petite cuillère, que la violence a dépassé le rempart de la justice, qu’elle est partout et que la seule chose qu’il puisse encore faire, c’est protéger ceux qu’il aime…

Il y a beaucoup de magie dans ce nouveau millésime, et j’ai pu remarquer sur les réseaux sociaux que tu t’y intéressais. Tu es doué pour manipuler tes lecteurs, c’est indéniable, mais aurais-tu pu être un bon prestidigitateur ? C’est un milieu qui te fascine ?

Pour ceux de ma génération : qui ne s’est pas émerveillé devant David Copperfield en train de traverser la muraille de Chine ou de faire disparaître un avion ? La magie a ce pouvoir de nous éloigner, comme un bon roman, des difficultés de notre monde, et d’amener cette part de mystère. Dans une société où tout est normé, ou presque tout s’explique, il est bon d’être encore capable de ne pas comprendre, non ?

La magie m’a toujours fasciné, depuis tout petit. Je me suis toujours demandé comment on devenait magicien, comment on accédait aux secrets. Pour écrire 1991, je me suis plongé avec délectation dans cet univers incroyable, et me suis rendu compte du parallèle flagrant entre le magicien et l’auteur de thriller : nous faisons quasiment le même métier !! Nous racontons des histoires, sollicitons l’imaginaire, les sens de notre « spectateur », agitons la main droite alors que nous sommes en train de faire une action secrète avec la main gauche, qui doit mener à la révélation finale la plus extraordinaire possible. Un roman, c’est un tour de magie…

Ce qui gravite autour de la mort te fait-il peur ?

Quand on écrit des polars, on s’interroge forcément sur la mort. On a un rapport particulier et privilégié avec elle, on ne peut l’ignorer, on avance avec elle dans le récit. Beaucoup de personnes préfèrent éviter de songer à la mort, car elle fait peur, elle peut arriver n’importe quand et tout interrompre. Mais le romancier que je suis est obligé de se confronter à ces questions auxquelles la plupart des individus ne veulent pas réfléchir.

Si la mort transparaît par les victimes, elle s’exprime aussi à travers les policiers et les assassins. Elle est omniprésente. Je pense que la relation avec la mort est réellement spécifique à chaque auteur, car c’est une notion très personnelle. Parler de la mort, se mettre dans la peau d’un cadavre peut être une épreuve pour certains auteurs à qui la mort fait peur. Personnellement, je m’y suis habitué, au fil des ans. Elle est, désormais, comme un compagnon de route…

Afin de ne pas spoiler, je ne vais pas entrer dans les détails, mais tu remets ici en avant les « subtilités » liées à notre cerveau. C’est vraiment un aspect qui t’interpelle ? Le sujet est vaste et encore très peu connu …

Les « subtilités » de notre cerveau est un sujet qui me passionne, et que je n’ai pas fini d’explorer. Lorsqu’il y a crime, il y a forcément eu quelque chose qui est parti en vrille, à un moment donné. L’auteur de polar cherche la cause de ce dysfonctionnement et l’exprime à travers son récit et ses personnages. En ce qui me concerne, j’aime regarder ce qui ne va pas, à un moment donné, dans le cerveau, pour provoquer le passage à l’acte. Il y a forcément eu un ordre, ou un stimulus du cerveau qui a poussé la main à prendre le couteau et à commettre l’irréparable. Ces interrogations me poussent à mener de recherches sur la génétique, la mémoire, les maladies mentales, ou autres « curiosités » qui sont des sujets récurrents chez moi, parce que je suis loin d’en avoir fait le tour !

Dernière question, avant de te laisser tranquille. Est-ce que tu nous emmèneras à nouveau vers le passé dans un prochain bouquin ? Tu sembles avoir aimé cette expérience, si je me fie à ton mot de la fin !


Je ne me fixe aucune limite, j’irai là où mon imaginaire me guidera ! Nous, les romanciers, on a l’incroyable privilège de pouvoir accéder à tous les mondes possibles et imaginables, alors, pourquoi se priver ?

Merci Franck pour ta disponibilité !

Merci à toi pour ce petit rituel annuel auquel je prends toujours beaucoup de plaisir à me confronter !

Publié dans interviews

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